Liban: un gouvernement pour la relance de la dynamique présidentielle – 2 points positifs et un point négatif

Le Liban s’est enfin doté d’un nouveau gouvernement après 9 mois de vide gouvernemental. L’accouchement fut dur et pénible, comme en témoignent les nombreuses crises par lesquelles le Liban est passé durant la période qui a suivi les élections législatives du 6 mai 2018.

La population libanaise ne s’y trompe pas en faisant circuler sur les réseaux sociaux les images d’un accouchement au forceps.

Il demeure aujourd’hui que le mandat présidentiel qui devait réellement débuter avec un nouveau parlement puis un nouveau gouvernement trouve avoir perdu sa dynamique d’origine.

Le Premier Ministre désigné, Saad Hariri, s’est d’ailleurs excusé dans ses premières paroles pour le retard pris dans la constitution de son 3ème gouvernement. Cet aveu est assez démonstratif des attentes d’une population faisant face à de nombreux défis et qui ne croyait plus à la possibilité de constituer un gouvernement au bout de 9 mois d’attentes et de rebondissements.

Il conviendra donc de restaurer cette dynamique et de mener les réformes structurelles – notamment dans les secteurs économiques et sociaux – dont on peut dire que le Liban a besoin.

C’est ainsi que le parti présidentiel du Président de la République le Général Michel Aoun, obtient 8 ministères dont plusieurs clés, à savoir la justice, la défense, l’énergie et les affaires étrangères.

Une première du jamais vu au Liban: 4 femmes au gouvernement

Parmi les premières observations, la place accordé aux femmes. Elles obtiennent en effet 4 ministères dont 2 régaliens, celui de l’énergie sur la part du président et celui de l’intérieur sur celle du premier ministre. Une première au Liban et dans le monde arabe a priori.

La nouvelle ministre de l’Énergie et des ressources hydrauliques Nadine Al Boustani avec son collègue du Ministère de l’Economie Mansour Bteish seront très attendus sur le dossier des générateurs de quartier en attendant la construction de nouvelles centrales électrique. Ce dossier demeure sensible puisque jusqu’à présent les autorités publiques ont manqué de transparence sur les appels d’offres. Aujourd’hui, le secteur de l’électricité est l’une des principales causes du déficit public, avec des subventions de 2 milliards de dollars par an à l’EDL et l’un des principaux freins à la croissance économique du Liban. Près de 20% de l’aide de CEDRE devrait y être investie. CEDRE prévoit des mécanismes de surveillance du jamais vu au Liban justement pour éviter tout problème à ce niveau-là.

Le fait d’avoir nommer des ministres appartenant au même bord devrait permettre à la politique dans ce secteur de se poursuivre. Il s’agira également pour la Ministre de diminuer les heures de rationnement nécessaires à la relance économique.

Par ailleurs, la nouvelle ministre de l’intérieur, Raya el Hassan, aura charge de poursuivre la politique sécuritaire de son précédesseur Nouhad Machnouk. Elle avait déjà été nommée ministre des finances du premier gouvernement de Saad Hariri en 2009, poste qu’elle occupa jusqu’en 2011. Il s’agit donc pour le premier ministre d’une personne de confiance.

2 autres femmes obtiennent des postes qu’on peut considérer comme étant moins importants, Violet Safadi (Courant du Futur) obtient le ministère de la réhabilitation sociale et des femmes. Sur ce point elle succède à Jean Oghassabian et May Chidiac (Forces Libanaises) obtient le ministère de la réforme administrative, un poste généralement plus politique que fonctionnel. Il conviendra donc d’examiner son rôle notamment par rapport aux Ministres du Hezbollah. De nombreuses crises et sources de tensions d’ordre politique pourraient apparaitre à ce niveau-là.

Le Hezbollah avec les USA en Porte-à-faux

Sur le plan politique, avant même que le gouvernement ne soit formé, les autorités américaines avaient annoncé qu’elles boycotteraient et qu’elles cesseraient par conséquent toute coopération avec les ministères liés au mouvement chiite Hezbollah.

Le fait que ce dernier ait nommé sur ses 3 ministres, un ministre de la Santé qui ne lui soit pas lié met à mal cette politique de boycott. Il conviendra donc d’observer l’attitude à venir de l’ambassadrice américaine au Liban Elizabeth Holzhall Richard.

La lutte contre la corruption via la réactivation de certaines institutions

L’autre enseignement est l’abolition du ministère de la lutte contre la corruption qui a prouvé son ineffective par son manque de moyen mais également par la redondance de ses compétences avec celui de la justice et des institutions en charge de la même tâche, à avoir l’inspection centrale. Il conviendra de voir si ces 2 institutions seront plus à même de lutter contre ce fléau qui nous coûte 4 milliards de dollars en détournements fiscaux.

Ce coût au budget de l’état pourrait être un des principaux facteurs, si convenablement sous contrôle pour la diminution des déficits publics. Le Liban a cruellement besoin de stabiliser ses finances. La lutte contre la corruption est un moyen primaire qui pourrait également améliorer les investissements étrangers prévus dans le plan d’aide au Liban adopté lors de la conférence CEDRE d’avril 2018 et qui devrait désormais entrer en vigueur avec la formation de ce gouvernement.

Le retour d’Ali Hassan Khalil, peut-être un mauvais signal économique

Par ailleurs, le premier ministre avait souligné l’urgence de la situation économique et un très mauvais signal a été envoyé à la communauté internationale sur ce plan avec la reconduction du ministre des finances Ali Hassan Khalil, membre du mouvement Amal et probablement imposé par le Président de la Chambre Nabih Berry.

Ce ministère pourrait s’avérer être crucial dans la lutte contre les déficits publics mais également dans le programme d’aide économique au Liban stipulé lors de la conférence CEDRE.

Pour plus de précisions

CEDRE: Une analyse détaillée du plan d’aide au Liban

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En effet, il lui reviendra d’approuver ou de désapprouver les prêts même à taux réduits qui ont été accordés au Liban par nos pays amis et par les organisations donatrices. Ali Hassan Khalil demeure de facto un interlocuteur inévitable.

Cependant, de nombreux spécialistes experts dont des gérants de fonds estimaient nécessaire un changement de staff pour changer de politique économique qui nous avait conduit au bord du gouffre.

Pour l’heure, même si la situation au niveau des taux d’intérêts sur les bons du trésor s’est amélioré dans l’expectative de la formation d’un nouveau gouvernement, cela ne change pas les fondamentaux même de notre économie. On peut s’attendre à une accalmie relative: avec la formation du nouveau gouvernement, le shutdown attendu fin du mois de janvier est définitivement écarté. Une grande partie de l’explication de cette formation surprise du gouvernement, le 31 janvier 2019 réside dans un shutdown qui aurait pu commencer dès le mois suivant, c’est à dire en février. La dégradation de la note du Liban par Moody’s suivie de la mise sous perspective négative de 2 des 3 principales banques du Liban a dû jouer comme un électrochoc pour la classe politique qui a fini par devoir s’accorder pour éviter le crash économique.

Cependant, cela ne règle en rien nos problématiques économiques, à savoir la dette publique qui atteint 150% du PIB, le service de la dette publique qui représente une grande partie des dépenses au lieu d’être investies sur des infrastructures ou garantissant un retour sur investissement, les taux de chômage pour l’heure faute de mise en place de CEDRE ou encore la problématique monétaire avec des banques largement exposées aux bons du trésor. Des banques Alpha ont ainsi 40 à 60% de leurs actifs dans ce type d’investissement. Il conviendrait pour elles de diminuer leur exposition et de varier leurs investissements quitte à ce que l’état trouve d’autres moyens de financement.

Il y a 2 jours déjà, un dirigeant d’un fond international – Franklin Templeton Investments- pesant 650 milliards de dollars s’était prononcé pour une restructuration de la dette publique accompagnée par un changement du ministre des finances et du gouverneur de la Banque Centrale du Liban. Le plus facile aurait été de changer le Ministre des Finances.

Un gouvernement pour respirer un peu mais attention à ne pas se reposer pour ses lauriers

Très simplement, le Liban ne pouvait pas tomber plus bas d’où il était face aux défis économiques et sécuritaires posés par notre environnement régional.

Économiquement, le Liban est exsangue. Il s’agira de mener des réformes impopulaires d’où la nécessité d’avoir constitué, pour Saad Hariri, un gouvernement d’union nationale. Ces réformes devront fatalement porter sur la reformulation des politiques économiques via les recommandations Mc Kinsey, la lutte contre les déficits budgétaires via la lutte contre la corruption et une restructuration de la dette publique et monétaires avec une dévaluation de la livre libanaise prenant en compte une augmentation des salaires sans gains de compétitivité à moins que la reconstruction de la Syrie procure au Liban ces gains de productivité.

Outre l’économie, le Liban doit faire face à 2 fronts, celui des conséquences de la guerre civile syrienne avec la présence d’un million et demi de réfugiés et celui des menaces israéliennes encore exacerbées par l’affaire des tunnels et la construction d’un mur de séparation par l’état hébreu notamment dans des zones litigieuses.

Le gouvernement aura fort à faire sur ces dossiers.

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